Interview d’un juge brésilien : Pedro Valls Feu Rosa, Président du Tribunal de justice de l’Etat d’Espirito Santo (Journal Liberté)


Article publié dans le journal Liberté

Le magistrat Pedro Valls Feu Rosa préside le Tribunal de l’un des Etats les plus violents de la fédération brésilienne. L’Etat d’Espirito Santo, petit Etat du sud-est du Brésil, est leader dans l’assassinat de femmes et d’adolescent dans un pays qui se distingue déjà par sa grande violence.

Le président du Tribunal a décidé dès sa prise de fonction, le 15 décembre 2011, de donner un nouveau souffle à une institution discréditée par la corruption et l’inertie. Deux initiatives ont marqué son administration, l’établissement d’un torturomètre et le lancement d’un bouton de panique pour les femmes.

Dans cet entretien, Pedro Valls Feu Rosa, évoque les difficultés d’un magistrat aux prises avec une culture établie depuis décennies. Celle de la violence domestique et des mauvais traitements dans les prisons brésiliennes.

© Mehdi Cheriet
© Mehdi Cheriet

Comment vous est venue cette idée de bouton de panique ?

La juge Herminia Azoury me l’a suggérée. J’ai tout de suite mesuré l’importance de cette idée et des retombées en matière de services. J’en ai donc parlé au maire de la capitale (Vitoria) qui lui aussi a saisi – dans la seconde même – la dimension de cette suggestion. On est passé à l’acte sans attendre.

N’est-ce pas utopique de vouloir combattre un mal structurel avec des moyens limités ?

C’est évident que dans des conditions précaires, la lutte contre n’importe quel crime, n’importe quel mal, est très difficile. Il faut néanmoins souligner que cette idée est simple et économe. Et j’y crois justement pour ces deux raisons. Cela permet de surmonter les difficultés dues au manque des structures. Le problème de la violence domestique contre les femmes est différent du combat traditionnel que l’on mène contre le crime. C’est un type de crime perpétré dans les maisons, sans témoins. Voilà pourquoi ce mal est présent partout dans le monde.

La violence domestique n’est donc pas l’apanage du Brésil. Les pays les plus riches souffrent de ce fléau, sans trouver de solution. C’est même un problème spirituel, l’espèce humaine a beaucoup avancé technologiquement, mais son âme n’a pas accompagné cette évolution. Paradoxalement, nous vivons encore dans un monde très primitif. C’est une vérité qui fait tache dans un environnement technologique très avancé. La principale qualité de ce projet est justement d’être présent là où la justice n’a jamais été : à la maison. Cela n’a jamais été rendu possible par la justice nord-américaine, européenne, japonaise, australienne… personne n’a jamais pu placer un contrôleur dans la maison pour enregistrer et  produire des preuves. En ce sens, nous allons faire quelque chose qui ne dépend pas de structures onéreuses.

« La principale qualité de ce projet est justement d’être présent là où la justice n’a jamais été : à la maison »

 

La violence domestique ne serait-elle pas finalement la conséquence d’une violence générale qui touche en premier lieu les personnes vulnérables ?

Je vois la violence domestique comme un sous-produit de l’espèce humaine. Prenons l’exemple de la Suisse, un pays qui présente un des plus hauts niveaux de développement humain, j’ai lu l’interview d’un député suisse qui disait en substance que la violence domestique est comparable au crime organise quant à son aspect nuisant. Et cela se déroule dans un pays où il n’y a pas un déficit de structures, où la société est organisée, assistée. Ce n’est donc pas une question d’environnement, mais bien une question de progrès civilisationnel. Nous sommes encore – et je le répète – très primitifs. Nous voulons aller sur Mars alors que nous n’arrivons même pas à cohabiter dans nos propres maisons.

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© Mehdi Cheriet

L’État d’Espirito Santo est l’un des États le plus violent du Brésil, si ce n’est pas le plus violent, comment vous comptez pallier la faillite de l’exécutif dans ce domaine ?

C’est un problème de longue date. La Police militaire a aujourd’hui  moins de soldats qu’elle n’en avait il y a quinze ans. Nous partons déjà avec un handicap pour la sécurité publique. La police civile ne dialogue toujours pas – comme elle pourrait le faire – avec le Parquet et le Pouvoir judiciaire. D’ailleurs, aucun des trois ne dialogue comme il devrait le faire. Le management incohérent des ressources disponibles finit par engendrer toute cette violence. Il reste un long chemin à parcourir et cela passe nécessairement par un dialogue ouvert franc et sans a priori, entre la Justice, le Parquet et la Police. Je signale que cette conclusion n’est pas à moi. Il y a quelques années à l’invitation du gouvernement brésilien, William Bratton, (le chef de la police qui  pacifié les deux métropoles New York et Los Angeles), avait présenté un diagnostic qui allait dans ce sens : le manque de coordination et de collaboration entre les diverses composantes du système de sécurité publique brésilien contribue à l’augmentation de la criminalité. La police ne dialogue pas avec le Parquet et ne dialogue pas avec le pouvoir judiciaire. Le combat contre le crime perd donc de son efficacité.

Torturomètre, démocratisation de la justice, transparence, bouton de panique. Autant d’initiatives qui tendent à démontrer que vous voulez briser la loi du silence. Est-ce suffisant dans un État qui cumule tous les maux du Brésil ?

Non ! Ce n’est pas suffisant ! Je n’arrête pas de répéter que ce problème, qui est surtout d’ordre culturel, n’est pas propre à l’État d’Espirito Santo, mais touche tout le Brésil. Nous avons besoin de rompre avec cette mentalité du « laisse tomber », du « c’est comme ça ». Je vous donne un exemple parlant: tous les sept jours, quatre Brésiliens sont lynchés dans les périphéries de nos grandes villes. Un professeur de l’Université de São Paulo a réuni vingt mille cas de lynchage. Et sur ces vingt mille cas, il y a eu seulement une condamnation. Cela signifie que le peuple brésilien commence à se faire justice, de façon pratiquement libre, pratiquement autorisée. Une autre étude indique que seulement 1% des crimes commis dans les rues arrivent jusqu’au monde des lois. C’est un tableau terrible. Quand nous parlons de torture, j’affirme, sans avoir peur de me tromper, qu’il existe au Brésil une culture où tout est admis quant à un certain type de personnes. Et tant que l’on n’aura pas changé cette mentalité, nous n’atteindrons pas le niveau idéal de civilité que l’on attend d’un pays comme le Brésil. Notre mission est de lancer le débat. Sommes-nous et avons-nous été un pays réellement chrétien ? À quel niveau de développement spirituel se trouve le Brésil ?

 

« tous les sept jours, quatre Brésiliens sont lynchés dans les périphéries de nos grandes villes »

 

Mais n’est-ce pas le rôle de l’Église de dénoncer toute cette violence ?

Les églises participent à la lutte contre la violence à travers des campagnes de fraternisation. Ce travail incombe aux églises, au pouvoir judiciaire, à l’ordre des avocats, à la société civile organisée. C’est un travail pénible parce que l’on se bat contre une culture établie. Je disais ce matin que seulement 0,4% des hommes espagnols estiment que la violence domestique contre les femmes est un problème grave. Nous luttons donc contre une pratique mondiale établie il y a peut-être des siècles, voire des millénaires.

 

« seulement 0,4% des hommes espagnols estiment que la violence domestique contre les femmes est un problème grave »

 

Les dénommées « Geôles de Paulo Hartung »  (ex-gouverneur de l’État d’Espirito Santo) dénoncées à l’ONU, ont mis en lumière l’horreur du système carcéral de l’État. Avez-vous à cette époque éprouvé un sentiment de honte en tant que citoyen, en tant que juge ?

La situation du système pénitentiaire au Brésil et dans notre État n’est pas bonne depuis des décennies et c’est pour cela que je ne vais pas me restreindre à une seule période. J’ai honte de ce qui se passe dans les prisons brésiliennes ! Il n’y a pas une seule semaine où nous ne lisons pas dans les journaux des dénonciations des tortures. J’ai déjà écrit plusieurs articles dans la presse locale et même nationale et internationale sur la question de la torture dans les prisons brésiliennes. J’ai toujours trouvé cette pratique inadmissible et j’affirme qu’il y a une culture permissive dès lors qu’il s’agit d’un prisonnier. Un jour, ce même prisonnier réintégrera la société, est-ce que cela vaut la peine qu’il revienne pire que lorsqu’il a été arrêté ? Serait-ce la manière la plus intelligente d’appréhender ce problème ? Je ne vois donc pas un épisode isolé, je vois un historique très grave de violation des droits de l’homme dans notre État et sur tout le territoire national.

Mais qui continue jusqu’aujourd’hui…

Dans l’État d’Espirito Santo, nous commençons à voir une amélioration, mais nous sommes bien loin de ce que je considère comme le minimum acceptable pour un regard civilisé, et cette même situation se répète au niveau national. La situation de la torture est tellement grave dans le monde que même les États-Unis – le pays le plus puissant du monde, théoriquement le plus avancé – ont légalisé la torture. Cela nous ramène au thème du début : le développement spirituel de l’humanité n’a pas accompagné le développement technologique.

 

« nous sommes bien loin de ce que je considère comme le minimum acceptable pour un regard civilisé »

 

Vous avez fait appel à l’organisation Human Rights Watch pour accompagner les cas de torture ? Il n’y a pas d’ONG brésilienne capable de jouer ce rôle ?

Ces organisations existent, qu’elles aient une grande ou une plus petite projection sociale, mais elles se heurtent au même problème : la culture du tout est permis contre un prisonnier. Souvent, elles reçoivent le label de « défenseur des bandits », et ce label les isole, les mettent en position défavorable. Pour ces raisons, les entités étrangères arrivent plus facilement à atteindre des résultats.

 

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© Mehdi Cheriet

 

Avez-vous obtenu des signes encourageants de la part du pouvoir central ?

On remarque qu’il existe au sein du gouvernement fédéral une forte volonté pour mettre fin aux cas de torture et de violence domestique. Il existe des programmes sérieux, des actions énergiques, mais ce problème de grande ampleur ne peut être résolu par un seul gouvernement, par une seule personne, ou par une seule administration. Chacun doit apporter sa contribution pour atteindre un résultat satisfaisant. Le gouvernement fédéral vient de lancer la « Maison de la Femme Brésilienne », une initiative merveilleuse qui a pour but d’accueillir et d’orienter dans des maisons spécialisées les femmes victimes de violence. Est-ce qu’elle sera présente dans chaque municipalité brésilienne ? Non. Par manque de temps et peut-être par manque de moyens. Cela dépendra de l’aide des maires, des municipalités locales, des gouverneurs, des tribunaux. C’est une initiative trop imposante pour être mise en place par une seule administration, il faudra nécessairement réunir les forces, car nous sommes devant à une question culturelle.

Vos adversaires vous prêtent des ambitions politiques  en raison de votre exposition médiatique. Seriez-vous tenté par cet univers ?

Je ne sais pas qui a lancé cette rumeur, il y a sûrement un manque d’information, car je n’ai pas assez d’annuités pour prendre la retraite, je n’aurais pas de quoi vivre. Quand j’ai entendu ces « fuchicos » (commérages) pour la première fois, je suis allé dans la presse pour démentir ces histoires. Je veux juste accomplir ma mission. Je suis triste de voir à quel point le pouvoir judiciaire est faible face à la réalité des rues. Je me sens frustré de voir le très bas niveau civilisationnel de mon pays autour de ces questions prosaïques. Tout ce que je veux c’est accomplir mon devoir. En tant que magistrat de la chambre criminelle cela me fait mal de voir que le procès d’un prêtre assassiné attend son jugement depuis trente ans. D’autant plus que nous avons fait un travail collectif pour sortir des armoires des procès qui attendent leur jugement depuis vingt ou trente ans. Cela me fait de la peine de voir des rapports sur la corruption rester lettre morte. Si je peux faire ma part de travail, je le ferais. Mon mandat se termine en décembre, je passerai la présidence à un autre collègue et je prie Dieu pour que le confrère qui me succédera fasse aussi sa part.

Mais en tant que politicien vous pourriez peut-être changer les choses ?

Non. Chacun a son arène. La mienne est judiciaire et c’est dans celle-là que je vais travailler. Dans huit mois, je serai de retour à la Chambre criminelle. Après des vacances méritées, je continuerai ma vie en ayant accompli mon devoir, tout au moins je m’efforcerai de le faire.

 

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2 réflexions sur “Interview d’un juge brésilien : Pedro Valls Feu Rosa, Président du Tribunal de justice de l’Etat d’Espirito Santo (Journal Liberté)

  1. Une interview très intéressante, Mehdi, qui dénote une constance certaine quant à tes préoccupations.
    Intéressant aussi de découvrir que ce juge évoque, plus de 30 ans après, l’assassinat du père Gabriel. Cela débouchera-t-il pour autant sur un déblocage de la situation ?

    1. Merci cher Francis.

      Je ne sais pas si cela débouchera sur un déblocage, en dépit du volontarisme, le juge Feu Rosa ne semble pas faire l’unanimité dans l’institution. Il faut bien plus qu’une présidence pour changer les mentalités. Dans quelques mois il passera la main à un autre juge qui optera peut-être pour un statu quo.

      Ce qui est inquiétant, et cela s’est vérifié ces derniers jours, c’est que la population commence à se faire justice. Les lynchages augmentent à un rythme effréné.

      Feu Rosa a eu raison de soulever cette question.

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