Les pèlerins d’Abadiania (Journal Liberté)


Article publié dans le journal Liberté.

À travers ce reportage, le lecteur est invité à se délester de ses bagages, pas n’importe lesquels, ceux que l’on traîne partout. Ceux qui influent sur nos jugements et nos valeurs. Armés de nos certitudes, nous ne pouvons réellement saisir la souffrance des autres. C’est pourquoi nous avons décidé, comme des millions de personnes, d’aller chercher la vérité dans les entrailles du Brésil.

Pour se rendre à Abadiania, une ville localisée à 115 km de Brasilia, dans les hauts plateaux, il faut emprunter la BR 060, une route fédérale à deux voies qui se prolonge jusqu’à la frontière du Paraguay.

© Mehdi Cheriet

 Cette localité poussiéreuse au climat sec et chaud se situe à l’intérieur de l’État de Goias. Avec plus de trente auberges, des commerces et une grande concentration d’étrangers, Abadiania est à l’image des villes sorties de nulle part, tout en contraste.

 Jardin des anges, Bel Horizon et Sœur soleil, Sœur lune, les pousadas (auberges) aux noms ésotériques affichent complet. Une chambre est retenue dans la pousada Lumière divine, l’une des rares à avoir encore des places. Mon arrivée coïncide avec celle d’un couple d’Allemands. L’accueil est chaleureux, l’employée d’humeur guillerette nous fait visiter les lieux avec le sourire. Nous traversons un charmant jardin. Sur le gazon, des galets forment une spirale au pied des chaises longues, deux manguiers imposants distribuent de l’ombre sous une chaleur intense.

Avant d’accéder à la chambre, nous passons par un patio couvert. Une grande table est dressée pour le déjeuner, un groupe de gringos (étrangers) vêtus de blanc attendent les plats en buvant du thé. Sur la façade, deux panneaux en liège détaillent en anglais les horaires de réfection et le règlement de la maison. Des symboles mystiques et des portraits sont accrochés aux murs.

La chambre qui m’est proposée est spartiate, mais propre. Il serait injuste de se plaindre, le prix du séjour en pension complète est imbattable. Premier réflexe à 32 degrés, chercher l’interrupteur qui déclenchera le ventilateur accroché au plafond.

Qu’est-ce qui pousse tant d’étrangers à traverser les océans, et à renoncer à leur confort, pour séjourner dans une petite ville du centre du Brésil ?

Cette municipalité rurale de quinze mille habitants recèle un « trésor » corpulent d’environ un mètre quatre-vingts. Joao Teixeira de Faria, 69 ans, plus connu sous le nom de Joao de Deus ou John of God. Cet homme, quasi illettré, né à Cachoeiro de Fumaça, dans l’État de Goias, est l’un des médiums les plus réputés au monde.

Selon ses propres statistiques, près de 9 millions de personnes venues de vingt-deux pays se sont rendues à Abadiania pour se soumettre à des chirurgies spirituelles, une pratique de plus en plus défendue au Brésil.

Anonymes et célébrités se bousculent dans la Casa Dom Inacio pour espérer une guérison ou soulager leur âme. L’ex-président Lula ainsi que de nombreuses vedettes locales ou internationales comme Shirley MacLaine ont bénéficié des soins de Joao de Deus. L’une des dernières vedettes à avoir fait le voyage fut la célèbre présentatrice américaine, Oprah Winfrey.

Le parcours très balisé commence et se termine dans la propriété de douze mille mètres carrés, la Casa de Dom Inacio, située dans la partie neuve de la municipalité. Le portail bleu s’ouvre sur un complexe qui compte un centre de guérison, un parking, une cantine, une cafétéria, une librairie, une pharmacie, une aile administrative et des jardins. Les constructions sont peintes en bleu et blanc. Les intérieurs sont décorés de portraits religieux empruntés à l’imagerie catholique, de photos de Joao de Deus, de cristaux et de divers objets holistiques.

Le médium reçoit trois fois par semaine, le mercredi, le jeudi et le vendredi de 8 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures. Pour entrer dans cet « hôpital spirituel » il faut se vêtir de blanc. Vous êtes orienté vers le kiosque où vous remplissez une fiche pour obtenir un billet gratuit, classé selon un protocole précis : première fois, seconde fois, révision ou remerciement. Ensuite, vous êtes conduit dans le hall principal, une sorte de grand patio où sont disposées des chaises en plastique, pour y faire une première prière et recevoir des instructions.

 

© Mehdi Cheriet

 À 8 heures précises commence la file qui mène à la première salle des « courants ». Il en existe trois qui sont autant de filtres avant d’accéder au médium.Cette pièce est destinée à nettoyer l’énergie de ceux qui passent par cette salle. Des bénévoles se chargent de donner des instructions en anglais et en portugais : « Ne croisez ni les bras, ni les jambes, fermez les yeux et concentrez-vous. Laissez les entités faire leur travail… ».

© Mehdi Cheriet

Les curieux se font immédiatement remarquer par des bénévoles aux aguets. Un responsable de salle se présente sur le champ pour me faire remarquer que j’interromps le courant d’énergie : « — Fermez les yeux et décroisez les jambes, vous perturbez l’énergie collective.

— Mais je…

— Chuuut ! »

Comment expliquer à ce monsieur qu’un reportage se fait rarement les yeux fermés ?

Pour déjouer l’attention des bénévoles, je garde les yeux mi-clos et évite de croiser les jambes. Trouver une position confortable lorsque l’on n’est pas équipé de coussins moelleux ou de repose-tête est une gageure. La dureté des bancs en bois vous fait vite trouver le temps long. Après m’être imprégné de l’ambiance de la salle des courants, je  décide de présenter mon laissez-passer de journaliste. Un assistant me conduit en silence dans une seconde pièce en forme de L, la salle de l’Entité, celle où l’on reçoit les adeptes et les conseille.

Les personnes assises paumes tournées vers le haut, toutes de blanc vêtues, sont plongées dans une méditation profonde. Certaines d’entre elles portent des masques de sommeil ou des bandeaux blancs. Le profane ne peut qu’être impressionné par la gravité du lieu. Beaucoup des personnes présentes sont atteintes de maladies incurables.

© Mehdi Cheriet

 On m’indique un siège, je m’assois en silence, toujours les yeux mi-clos en essayant d’épouser la gestuelle des personnes présentes. Une musique douce accompagne la méditation.

 Ma place est privilégiée, car située face au siège du médium. Dans le centre névralgique de la pièce se déploient une rangée de fauteuils confortables occupés par des adeptes et une sorte d’autel composé de tournesols, de cristaux, de triangles, de portraits religieux, de statuettes et de divers objets mystiques.

La chaleur commence à être étouffante, est-ce dû à la puissance de l’énergie collective ? Non rien de surnaturel. Les chuchotements des bénévoles qui nous parviennent jusqu’aux oreilles indiquent qu’une panne impromptue a coupé les climatiseurs et les ventilateurs. Mes voisins imperturbables sont plongés dans le recueillement. Sur ma droite, les respirations fortes et les quelques ronflements révèlent que la fatigue et le décalage horaire ont eu raison de certains adeptes.

Une vingtaine de minutes plus tard un bruissement venant du fond de la salle se fait entendre. Les bénévoles gagnés par la nervosité vont et viennent. Le médium Joao de Deus avance à pas de loup. Habillé en blanc, légèrement voûté, il scrute l’assemblée en marquant des pauses pour échanger avec ses assistants. Arrivé à hauteur du fauteuil surmonté d’un triangle, il retire ses chaussures avant de s’asseoir et poser ses pieds nus sur un coussin.

Une file d’attente se met en place pour recevoir les recommandations. Un condensé de l’humanité, composé de femmes, d’enfants, d’hommes, valides ou invalides, de toutes nationalités, attend patiemment son tour. De petits groupes constitués par affinités linguistiques se forment à l’intérieur de la queue. Chacun de ces groupes est accompagné d’un guide chargé de faciliter la rencontre avec le médium.

© Mehdi Cheriet

Une par une, les personnes sont entendues, observées et orientées. Certaines se présentent avec la photo d’un proche. Les chanceux ont un peu plus de temps pour expliquer leur cas, mais pour la plupart des patients, l’audience n’excède pas une minute. Avant de prononcer un mot, il arrive que l’intensité de son regard bleu profond se fixe sur une personne pendant de longues secondes.

© Mehdi Cheriet

Joao de Deus prescrit des remèdes à base de passiflore (une plante qui a des vertus calmantes), en griffonnant machinalement sur un bloc de papier, puis indique à ses collaborateurs d’un coup de menton la marche à suivre. Le patient est invité à revenir dans l’après-midi ou à se rendre dans la salle de chirurgie.

© Mehdi Cheriet

 

La pièce où sont pratiquées les interventions se situe dans le fond de la salle des Entités. Les personnes soumises aux traitements doivent suivre des procédures bien précises. Ceux à qui il a été prescrit une chirurgie spirituelle recevront une transmission d’énergie à l’aide d’un médium suivie d’une méditation.

Les chirurgies visibles sont pratiquées avec parcimonie et dans la majorité des cas sur des personnes habituées des lieux.

Joao de Deus introduit, sans anesthésie et sans asepsie, une pince chirurgicale longue de 15 cm dans la fosse nasale ou racle le globe oculaire avec un couteau de cuisine. Le patient n’émet aucun gémissement et semble n’éprouver aucune douleur. Les chirurgies durent en moyenne trois à quatre minutes, mais peuvent aller jusqu’à un quart d’heure.

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

Après l’intervention, le malade est emmené sur un fauteuil roulant dans la salle de récupération. Et doit se soumettre à une série de recommandations : travail spirituel et gélules de passiflores, repos complet durant huit jours, abstinence sexuelle pendant quarante jours et régime sans porc, sans tabac, sans alcool et sans poivre.

Les chirurgies les plus communes de la Casa de Dom Inacio sont pratiquées dans le globe oculaire ou dans les fosses nasales avec du coton imbibé d’eau fluidifiée (eau bénite), mais il arrive que le médium fasse de petites incisions, ces dernières pratiquées avec précaution sont plus rares, compte tenu de la législation brésilienne.

Joao de Deus demande toutefois aux malades de ne pas abandonner la médecine conventionnelle. Il est fortement conseillé au patient de continuer son traitement tel quel. « Les prescriptions du médium ne remplacent, ni n’interfèrent en aucun cas avec les médicaments personnels ».

Son credo répété à l’envi consiste à dire que ce n’est pas lui qui guérit mais Dieu à travers les entités.

Le médium ne fait payer ni les consultations, ni les interventions. Seules les boîtes de 175 gélules à base de passiflore sont vendues au prix de 50 réais (environ 20 euros) ainsi que les bouteilles d’eau fluidifiée qui ne coûtent pas plus cher que l’eau achetée dans un magasin.

À l’heure du déjeuner, une nouvelle file se forme à l’extérieur du hall principal pour recevoir une assiette de soupe. Cette distribution gratuite est comprise dans le traitement. L’ambiance est  détendue, les personnes se dispersent dans les jardins verdoyants de la Casa et s’assoient autour des tables en bois pour boire leur soupe de légumes. C’est aussi le moment idéal pour interviewer ces pèlerins d’un nouveau genre.

 

© Mehdi Cheriet

Je reconnais un homme efflanqué d’une trentaine d’années, la peau mate et les yeux sombres. Il avait défilé quelques heures plus tôt avec la photo d’un proche. Le visage fermé, assis sur un muret, il semble attendre quelqu’un : « Bonjour, vous venez d’où ? » Celui-ci ne semble pas comprendre l’anglais, son accent m’est cependant familier. Je repose la question en arabe dialectal, son visage se détend :

« — Je viens de Tunis…

— Je suis journaliste, je fais un reportage sur Joao de Deus. Ne vous inquiétez pas, vous resterez anonyme. Comment avez-vous entendu parler de Joao de Deus ?

— Par le biais d’un ami qui m’a parlé de cet homme qui guérit par l’esprit. Je suis venu avec la photo d’un proche qui est atteint d’une maladie… »

Sa gêne est perceptible, il rechigne à raconter son histoire. Après quelques hésitations, l’arrivée providentielle de son ami le libère d’un entretien qui semble raviver sa douleur. Hafid, tunisien lui aussi, est nettement plus extraverti. Il reprend sur le champ le fil de la discussion :

« Je travaille entre Tunis et Paris, j’ai entendu parler de l’homme des miracles qui soigne avec les plantes par le biais d’une personne qui m’avait raconté l’histoire de sa mère et de ses amis. Je suis venu une première fois et Jean de Dieu m’a demandé de revenir encore deux fois. Maintenant, c’est la troisième et dernière fois. J’ai une maladie au niveau du ventre. Je ne me sens pas totalement guéri, mais il y a une amélioration. De toute façon, j’ai évité l’opération. La maladie ne disparaît pas comme ça, il n’a pas le bâton magique, il faut du temps pour ça. »

Il regarde son ami et poursuit :

« J’ai emmené au Brésil mon ami qui est très pieux, c’est un hadj. Je lui ai fait comprendre que lorsqu’on est malade rien ne nous empêche d’aller voir un médecin juif ou chrétien. Ici, c’est la même chose. Il est toujours réticent, maintenant il veut rentrer. Moi aussi je suis croyant. Il ne voulait pas méditer dans la salle, je lui ai dit de réciter des versets du Coran. »

Persuadé des bienfaits de la Casa, il raconte l’histoire d’un médecin tunisien qui l’avait accompagné lors de ces précédents voyages :

« Lorsque je suis venu la deuxième fois, un ami architecte avait emmené son fils accidenté. Ce chirurgien chevronné, qui était très sceptique, était venu pour contrôler le processus. Il devait séjourner une semaine, il est finalement resté deux semaines. Il a même assisté à une opération des yeux. Il en est resté bouche bée. Avec un simple couteau de cuisine, il racle l’œil. »

Pour montrer sa bonne foi, Hafid tend son iPhone et diffuse la vidéo de l’intervention qui a sans doute contribué à convaincre son compagnon de venir au Brésil :

© Mehdi Cheriet

 

« Le chirurgien avait d’abord assisté à l’incision d’un crâne. Il y avait des points de suture et le sang n’avait pas coulé, pourtant la tête est très vascularisée. Jean de Dieu avait demandé s’il y avait un médecin dans l’assistance et le guide a désigné le chirurgien. Il l’a fait venir et a éclairé avec une lampe de poche une seconde intervention. Micro en main, le chirurgien faisait part de son étonnement. Muni d’un couteau de pain, Jean de Dieu a raclé l’œil droit et gauche d’un patient, sans faire couler une seule goutte de sang. Depuis le médecin a envoyé pas mal de monde. Il a fait venir ici des patients atteints de maladies incurables. Le plus important est de croire. Jean de Dieu dit que ce n’est pas lui qui guérit, c’est Dieu. Vous savez, ici les consultations et les chirurgies sont gratuites… »

Il est interrompu par son ami, resté silencieux jusque-là :

« Le billet pour le Brésil est cher, oui ça coûte de l’argent… », dit-il, en faisant la moue. Ce voyage a manifestement pesé lourd sur ses finances.

Hafid réplique sèchement : « Quand on veut se soigner, il n’y a pas d’argent qui tienne ».

Dans les allées du jardin, les personnes habillées de blanc conversent dans toutes les langues. Julia, une femme menue aux yeux bleus, le sourire accroché aux lèvres, se tient debout près de la cafétéria. Son badge indique qu’elle est liée à un groupe francophone.

Thérapeute de profession, elle partage son temps entre la Suisse et le Brésil.

« Je suis guide depuis neuf ans, et c’est la 43e fois que je viens ici. J’étais l’une des premières guides francophones. J’ai découvert Joao de Deus en 2001, en visionnant une vidéo. J’ai entendu comme une voix intérieure qui me disait de venir ici. Pourtant je n’étais pas malade. Cette voix était tellement forte que deux jours plus tard j’avais réservé mon billet d’avion pour le Brésil. »

 Julia dit avoir vu des guérisons, même des miracles :

« J’ai vu des médecins, scanner en main, avant et après la maladie, qui ne comprenaient rien du tout. Le vrai miracle ici, c’est que les gens changent complètement, ils trouvent le chemin de vie qu’ils avaient perdu. Ils repartent transformés. Pour la guérison, on ne peut rien promettre, ça prend du temps. On peut pratiquement promettre la transformation. Moi je dis toujours que c’est une vraie machine à laver, avec prélavage, lavage et essorage. Oui, ça peut même être très désagréable, surtout la première et la deuxième semaines. Toutes les émotions que l’on a enfouies au fond de soi dans la vie quotidienne ressurgissent ici. Et là, on peut nettoyer. »

Un thérapeute devenu guide peut-il être traversé par des doutes ? Julia n’élude pas et se sert du scepticisme pour expliquer la transformation spirituelle des plus réfractaires.

« Des doutes ? Bien sûr. On est tous des saint Thomas (saint patron des chrétiens qui persévèrent dans la foi tout en connaissant le doute). Heureusement ! Le doute permet d’aller plus loin encore. J’ai vu beaucoup de sceptiques venir ici. Certains disent : “Je n’en ai rien à cirer, moi j’accompagne ma femme et c’est tout. Je ne crois à rien de tout ça. Je suis cartésien. J’ai des petits bobos de rien du tout”. Ils repartent totalement retournés et ouverts. Il y a une ouverture des cœurs. Les gens reviennent une fois par année en disant que c’est la meilleure chose qu’ils aient jamais faite. Il y a beaucoup d’ingrédients ici. Énormément de souffrance. Beaucoup de gens viennent pour la guérison physique, c’est clair. Mais souvent, lorsque vous restez avec le groupe, au cours de deux à trois semaines, ce n’est plus le corps qui est important. La maladie passe au deuxième, voire au troisième plan. C’est le développement spirituel qui prend le dessus. »

Même l’effet placebo avancé par de nombreux scientifiques lui permet de rebondir : « Un effet placebo ? Peut-être, mais alors un super placebo. À recommander à tout le monde. »

Joao de Deus, aux yeux de Julia, n’est finalement qu’une courroie de transmission à visage humain :

« C’est un transmédium, un homme extrêmement simple. C’est un homme, comme vous et moi, avec ses défauts. C’est un excellent médium qui a été choisi très jeune. Il sait à peine lire et écrire. Les gens qui viennent ici sont des pèlerins. Il n’y a pas de religion dominante. Évidemment, c’est un pays catholique. On fait des prières, mais c’est un support comme la musique. C’est ouvert à toutes les religions jusqu’aux athées. Moi, je n’ai pas de religion, mais je crois à beaucoup de choses. Ici, on retrouve sa foi. »

Une brise agréable souffle sur la Casa, des personnes en profitent pour méditer sur des bancs en bois sur lesquels sont apposées des plaques en forme de cœur. Ainsi, nous pouvons y lire des invitations au relâchement comme « Lâcher prise », « Gratitude et amour », ou les prénoms de certains des donateurs.

© Mehdi Cheriet
© Mehdi Cheriet

 

Sur un des sièges situés face à la terrasse panoramique est assise Anna-Maria, une guide irlandaise originaire de Dublin :

« Mon groupe est parti il y a deux semaines, c’est un grand honneur d’accompagner des personnes à travers ce processus à Abadiania. Plusieurs d’entre elles viennent avec des maladies sérieuses, d’autres dans mon groupe – le groupe dernier – sont venues en quête de développement spirituel. C’est très émouvant de témoigner et d’être partie prenante de ce processus. »

Anna-Maria, la cinquantaine élégante, yeux clairs et cheveux d’un blanc éclatant, parle avec une douce intonation de sa première expérience à Abadiania :

« C’est très curieux. Je faisais partie d’un groupe de théâtre et nous avons eu un projet culturel à Rio. La conférence à laquelle on participait durait quatre jours. Je me suis demandé ce que j’allais faire après la conférence. Mes amis et le groupe allaient en Amazonie. J’avais déjà entendu parler de Joao de Deus dans le passé. Je suis donc venue toute seule pour rester une semaine. »

Ce séjour lui aurait apporté un réconfort spirituel qui ne l’a plus quittée :

« Cette expérience m’a ouvert le cœur. Je me suis un peu sentie dans ma maison spirituelle. Peu de temps après, je suis revenue pour un séjour de deux semaines. Et de façon très étrange, après ce séjour, j’avais fait des réservations pour y revenir. Entre-temps, on m’a diagnostiqué un cancer. Ça m’a profondément secouée parce que mon mari était décédé d’un cancer et j’ai pensé, voilà je suis ici en vie, y a-t-il un sens à tout ça ? Cela m’a éveillée à toutes ces questions existentielles, et peut-être poussée à vivre de façon différente. Même si j’étais déjà sur un chemin de quête spirituelle, d’une certaine façon j’étais préparée à revenir ici. »

 Anna-Maria reconnaît toutefois avoir suivi un traitement conventionnel pour guérir de son cancer :

 « Même si j’ai beaucoup hésité à suivre la médecine conventionnelle, j’ai néanmoins subi une intervention et un traitement en Irlande et suis ensuite venue ici faire plusieurs mois de méditation. »

Selon la guide irlandaise, la tête joue un rôle primordial dans la guérison :

« Vous avez deux personnes qui ont le même diagnostic. Si le médecin dit à l’une qu’elle n’a que six mois à vivre et à l’autre qu’il y a un potentiel de cure et qu’elle va recevoir le meilleur traitement possible, cette dernière aura une programmation mentale différente qui la poussera à faire de son mieux pour vivre. La tête a une très grande influence sur la guérison ou sur la récupération. Je crois à cela. Quand on vient ici avec une structure intellectuelle très académique ou scientifique, on est vite déstabilisé. »

Mais la guide nie vouloir convaincre les profanes de l’efficacité du traitement :

« Je pense qu’il faut recouper les informations pour arriver à ses propres conclusions. Je n’ai jamais essayé de convertir quiconque à quoi que ce soit. Je pense que les personnes ont besoin de venir expérimenter ce qui leur est proposé et après laisser les esprits faire leur travail. Mais je peux affirmer que toutes les personnes de mon groupe durant ces dernières années ont vécu une transformation dans leur vie. Et pas toujours d’un point de vue physique. J’ai aussi eu une amie très proche qui a eu un cancer et est décédée. Pourquoi ai-je survécu et pas elle ? Bon, à la fin, nous allons tous mourir… »

Elle ne semble cependant pas inquiétée par le caractère éphémère de ce nouveau type de tourisme religieux. La doctrine spirite est bien ancrée au Brésil.

« Je ne sais pas s’il y a un plan B. C’est une région très pauvre et tout un monde s’est développé autour du travail de la Casa. Mais je vois que le spiritisme fait partie de la culture brésilienne et j’imagine que quelqu’un d’autre prendra la relève. Il y a plusieurs centres de spiritisme au Brésil. On entend souvent parler des Philippines où il y a des personnes qui font des chirurgies spirituelles. Dans d’autres cultures comme en Irlande, le septième fils du septième fils reçoit le don de guérison et de seconde vue. »

Et de conclure avec une voix douce et assurée :

« Mon voyage continue même si maintenant je suis guérie, il y a un voyage intérieur perpétuel pour trouver Dieu. Aujourd’hui, une partie de mon parcours consiste à accompagner d’autres personnes et à les soutenir à travers ce processus. »

À l’entrée du hall, un groupe de femmes discute en français. Je me présente et pose une première question. Mouvement de recul et regards en coin, l’une d’elles semble plus disposée à parler. Croit-elle aux guérisons ? Cette jeune Parisienne aux cheveux bouclés et au visage diaphane répond de façon laconique :

« Je ne crois pas, je sais… »

Était-elle sceptique avant d’arriver à la Casa ?

« Non, je n’étais pas sceptique. J’ai entendu parler de Joao de Deus par le bouche-à-oreille. J’ai reçu beaucoup plus que je ne le pensais. J’ai aussi compris beaucoup de choses. De l’amour que nous devons nous porter les uns, les autres. Ici, on le ressent très fort, les gens sont souriants, il y a beaucoup de joie, beaucoup d’espoir, les gens ressortent transformés… »

Un sourire énigmatique met fin à l’entretien.

Rendez-vous est pris pour un entretien avec le directeur de la Casa.

Derrière un bureau méticuleusement rangé, un homme affable, la soixantaine dégarnie, m’invite à prendre un siège avec une voix de baryton.

Avant de démarrer l’interview, le directeur administratif me demande de signer une déclaration prohibant tout usage commercial des photos prises dans le périmètre de la Casa. Ainsi que toute divulgation ou commentaire qui peut laisser croire que Joao de Deus est un magicien, un sorcier ou un guérisseur.

Les entretiens et l’accompagnement des traitements ne peuvent être réalisés qu’avec l’assentiment des personnes concernées.

La déclaration est signée en deux exemplaires.

L’interview peut commencer.

 Hamilton Perreira, manager de la Casa : « Il n’y a pas de substitut… »

 Quelle est votre fonction ?

Je suis administrateur général de la Casa. Je m’occupe de la partie externe : cantine, bibliothèque, pharmacie, manutention, laboratoire et pharmacie.

Vous êtes salarié ou volontaire ?

Fonctionnaire de la Casa.

Comment êtes-vous arrivé à ce poste ?

Il y a trente-quatre ans, j’étais le maire de la ville d’Abadiania, et Joao faisait son travail à Anapolis (une ville voisine). À cette époque-là, il y avait une persécution des religieux et de quelques médecins du Conseil Régional de Médecine contre Joao. Sur indication du maire d’Anapolis, qui était également un ami, Joao est venu s’installer dans notre municipalité.

Et c’était donc dans un petit endroit, de l’autre côté de la rue, à la Casa de Dom Inacio, que j’ai connu Joao de Deus. Presque trente ans plus tard, il m’a proposé de venir travailler avec lui.

 Il n’y avait rien ici ?

Non, rien. Il a commencé dans une petite maison, là-bas. Et après ça s’est élargi avec des tentes en toile. D’ailleurs, toute cette partie de l’autre côté de la rue n’existait presque pas.

Qu’est-ce que vous diriez à une personne qui rejette les cures réalisées par Joao de Deus ?

Je pense qu’il y aura toujours des personnes sceptiques. Ici, on a l’habitude de dire que les gens viennent ici pour l’amour ou pour la douleur. Moi, par exemple, je suis catholique. Il y avait beaucoup de choses ici auxquelles je ne croyais pas. Et c’est après mon arrivée, quand j’ai commencé à voir le travail de la Casa, que j’ai réalisé que la Casa n’était pas une concurrente de la médecine traditionnelle, mais un partenaire. Et la médecine aussi aujourd’hui commence à accepter la partie spirituelle comme un partenaire dans le traitement. Ils peuvent travailler ensemble. Ces personnes sceptiques viendront peut-être un jour à cause de la douleur. Et si par leur mérite elles obtiennent une guérison, elles penseront alors de façon différente. Mais dans toutes les religions, dans tous les secteurs, il y aura toujours des personnes qui n’accepteront jamais ceci. C’est normal.

Il y a des personnes de toutes les religions qui fréquentent la Casa ?

Oui, chacun est bienvenu indépendamment de ses croyances ou convictions religieuses. D’ailleurs, des prêtres, des sœurs et des pasteurs fréquentent la Casa.

Joao de Deus a été reconnu par l’Église catholique ?

Non, l’Église catholique ne l’accepte pas, comme aucune autre d’ailleurs. L’Église catholique – comme la plupart des églises et principalement la catholique (dont je suis membre) – est très conservatrice. Elle n’accepte pas ce genre de choses. Mais certains catholiques – ou parce qu’ils sont dans le besoin, ou parce qu’ils fréquentent et connaissent le centre – n’ont pas de réticence. Mais l’Église, sur son piédestal, ne l’admettra pas ça de sitôt.

Et les autorités brésiliennes ?

La Constitution en vigueur depuis 1988 – notre Constitution brésilienne – a donné une grande liberté de culte. Il est évident qu’aujourd’hui les chirurgies avec incision sont évitées pour ne pas offenser la médecine conventionnelle. Alors, la plupart des chirurgies, ou presque toutes les chirurgies, sont réalisées de façon spirituelle, pas besoin d’avoir des incisions pour que les gens ressentent des effets. En ce sens, il n’y a plus d’atteinte à la législation brésilienne.

Mais il y a une existence officielle, une association ou une entité derrière Joao de Deus ?

Il y a une entité légalement constituée. C’est un centre spirituel constitué avec tous ses droits et obligations. Nous respectons toutes les obligations légales : prestation de comptes, ressources, etc. En revanche, nous n’avons jamais demandé à faire valoir nos droits. Une organisation philanthropique par exemple nous permettrait de jouir de certaines exemptions fiscales. Nous ne l’avons pas encore demandé, non pas parce que la Casa ne mérite pas cette accréditation, mais parce que le médium Joao ne veut pas bénéficier de ces exemptions. Financièrement, il n’y a aucune participation d’aucun gouvernement. Hormis le médium Joao et les personnes qui fréquentent la Casa, personne n’aide la Casa Dom Inacio.

 Quel est le culte qui vous pose plus de problèmes ? Les évangéliques ou les catholiques ?

 À Abadiania, ce sont les catholiques, aussi incroyable que cela puisse paraître. Mais c’est cyclique, car les prêtres changent tous les deux ou trois ans et parfois arrivent certains prêtres qui se montrent très critiques, en particulier les plus jeunes, qui finissent leur formation sans avoir encore beaucoup d’expérience de vie. Mais les prêtres plus âgés appellent au respect de l’autre.

 Quel est le plus grand succès de Joao de Deus ?

On ne connaît pas l’ampleur de son succès. Le principal indicateur est le nombre de personnes qui viennent de tous les pays du monde. Nous n’avons même pas de site Internet. Quelques pousadas ont un site Internet. Le succès de Joao de Deus est dû aux évènements qui ont lieu pendant le travail accompli, non seulement ici, mais au Brésil et dans d’autres pays.

 Il a été interviewé par Oprah Winfrey. Après son émission, il y a eu une augmentation de la fréquentation ?

 C’est une émission à forte crédibilité, c’est sûr qu’il y a eu des retombées. Mais il y a toujours eu un grand nombre de personnes ici.

 Joao de Deus est persona non grata dans certains pays ?

 Je ne connais pas très bien cet aspect. Avant que le médium ne se rende dans un pays précis, nous cherchons à nous informer auprès des personnes qui viennent de l’étranger. D’après ce que j’ai entendu dire, la législation française est plus rigide. Parce qu’il y a une grande agglomération des personnes, il faut compter avec l’assistance des sapeurs-pompiers, du SAMU, des ambulances, parfois des médecins qui sont obligés de rester présents. Toute l’organisation liée à la sécurité des personnes est indiquée et exigée dans un contrat établi avec les personnes qui veulent l’amener là-bas. On a entendu parler de la Russie, la Grande Russie, où son entrée n’est pas permise alors on essaye d’éviter…

 Et les États-Unis ?

 Les États-Unis, il n’y a pas de problèmes. Il y va depuis cinq années consécutives.

 La majorité des étrangers qui fréquentent Abadiania vient des États-Unis ?

Oui, il y a beaucoup d’Américains, mais il y a des personnes qui viennent de tous les continents. À commencer par le personnel des ambassades.

 J’ai entendu dire qu’un prince arabe était venu ici

 Non. Je ne crois pas m’en souvenir. Pour nous, toutes les personnes se valent. Celui qui veut montrer qu’il est connu ou prendre le micro pour remercier ou raconter comment il a été guéri, c’est parfait. Mais s’il ne veut pas, il passera inaperçu. Nous respectons les personnes qui ne veulent pas être photographiées ou vues. À la Casa, on ne s’occupe pas de savoir si la personne est un éboueur ou un ministre, nous voulons juste traiter et recevoir toutes les personnes de la meilleure des manières possibles.

Comment qualifierez-vous Joao de Deus ? C’est un médium, un saint, un homme ?

Je pense que c’est un mélange de tout ça. Je le connais comme homme et comme ami depuis plus de trente ans. C’est un homme, un père et un citoyen communs.

Avec tous les défauts et qualités ?

Oui, avec les défauts et qualités que nous avons tous et toutes. Il est presque illettré. Joao de Deus ne sait même pas remplir un chèque.

Il ne sait pas écrire ?

Il écrit et lit très mal. Il n’a pas fait d’études. Il raconte qu’à l’âge de 6 ou 7 ans il a commencé à développer cette force, mais à part ça, c’est une personne comme nous tous.

Il a des enfants ?

Trois ou quatre qui ont fait des études de droit, l’autre est dentiste. Il a plusieurs enfants éparpillés.

Et ils ne sont pas en conflit avec leur père ?

Non. Certains sont plus éloignés que d’autres, mais il n’y a pas de conflit. Par contre, Joao a eu un conflit — et il l’a raconté à plusieurs reprises — avec sa propre famille, avec ses parents. Ils le traitaient de sorcier. Ils étaient catholiques, rigides et ne croyaient pas à ses dons. Ils ont fini par l’accepter qu’après ses 30 ans.

Il ne parlait pas à ses parents pendant tout ce temps-là ?

 Non, ils lui parlaient, mais ils n’admettaient pas ses dons. Comme la plupart des catholiques n’acceptaient pas et n’acceptent toujours pas.

 Vous vendez des produits ? Où vont les bénéfices de cette vente ?

Au maintien de la Casa. Il y a aussi la Casa de la Soupe où nous alimentons environ 500 à 800 personnes par jour. Qui a faim, mange. Mais maintenant, nous n’arrivons à servir les gens que pendant trois jours : mardi, mercredi et jeudi. L’objectif c’est d’arriver à toute la semaine et de trouver un équilibre financier. Nous ne chargeons rien ici, les gens qui le peuvent paient les médicaments, les autres les reçoivent gratuitement. Nous devons payer les employés, les impôts, l’énergie, l’alimentation, etc.

Et pour lui ? Rien ?

Non, rien.

Il gère ses propres affaires ?

Oui, il a des affaires distinctes, certaines personnes font aussi des dons.

Vous recevez beaucoup de célébrités ?

Oui, il y a plusieurs personnes qui viennent ici, du gouvernement, des comédiens de Globo… Il y a un mois, Xuxa (star de la TV brésilienne) est venue ici.

Il y a des athées qui viennent également ?

Oui, bien sûr, il y en a plusieurs. Nous nous surprenons nous-mêmes : regarde un tel est ici, ou un autre. Ils arrivent ici avec un service de sécurité et après ils se mélangent avec tout le monde et redeviennent des personnes normales. Il n’y a pas tout le bruit que les gens font ailleurs, dans la rue.

 Dans votre famille et parmi vos amis, il y a des gens qui sont sceptiques ?

 Oh là là ! Beaucoup, oui…

 Et la Casa de la Soupe, c’est par ici ?

Oui, c’est en face de la Mairie, de l’autre côté de la rue. C’est bien organisé et très propre. Nous y distribuons des cadeaux. La dernière fois, nous avons eu presque trois mille enfants à une fête. Lorsqu’il a fait froid, au mois de mai et juin, nous avons distribué des couettes. Sans la rétribution sociale de la Casa, la ville accuserait un énorme manque. La Casa a déjà formé seize étudiants. Nous avons réduit un peu l’aide, car la situation est devenue plus compliquée. La ville qui l’a si bien accueillie reçoit également les bénéfices. Aujourd’hui, la ville emploie – je suis également, pendant mon temps libre, secrétaire des Finances de la municipalité – directement et indirectement plus de personnes que la mairie. Ce n’est pas la ville-dortoir de Brasilia, qui est à 100 km d’ici, aujourd’hui les gens y restent et y travaillent. Il y a des emplois pour tout le monde. D’un autre côté, c’est assez inquiétant, car comme moi qui suis né ici, nous pensons à l’après-Joao. Comment ça va se passer ?

 C’est une bonne question… 

 Je lui ai demandé ça un jour il a répondu que cet endroit résisterait. Mais je n’y crois pas. Il n’y a pas de substitut, je pense que sans lui ici, les choses vont se dégrader. On a aujourd’hui 27 pousadas (auberges) et une flotte de 37 taxis. Mais en réalité, la ville ne pourrait en compter que deux. Cette semaine sur les 1500 chambres que compte Abadiania, tout est complet. Et tout se fait en fonction de lui. Économiquement, il est essentiel.

 Économiquement, tout est soutenu par Joao de Deus ?  

 Oui, sans lui…

 Il est le pilier de toute la région ?

Oui, c’est clair que la région a une vie propre, comme elle en a eu avant 1978. Nous pouvons considérer cela comme du tourisme religieux. Mais nous avons aussi l’usine hydroélectrique Corumbá 4 qui a généré beaucoup de ressources financières à la municipalité. C’est très beau là-bas. Mais avec l’absence de Joao… il n’y aura plus de commerce.

Vous qui avez été politicien, vous n’avez pas pensé à la reconversion de cette région ?

La ville va devoir trouver une alternative, nous avons cherché avec certains organismes à développer des industries. Nous avons créé un district industriel. La ville survivra, mais en réalité elle aura un autre visage. Moi, par exemple, j’ai trois enfants qui sont nés à une époque antérieure à Joao. Aucun de mes trois enfants – deux sont déjà mariés – ne vit ici. Et ils ne reviendront pas. Ils suivent leur chemin professionnel à Goiania (capitale de l’État de Goias).

 Il n’a jamais songé à créer une fondation ?

 Non. Certains ont déjà essayé dans d’autres endroits, mais rien n’a jamais marché. Il est fondamental. Quand il part à l’étranger pour deux semaines, la ville est déserte.

Une chose en entraînant une autre, je prends la direction la Casa de la Soupe pour m’informer du fonctionnement des dons. Après avoir tourné en voiture dans le centre-ville, pris plusieurs ronds-points et m’être perdu, je finis par trouver la maison dans une rue calme, presque déserte.

La façade peinte en bleu turquoise et blanc est surmontée d’un portrait d’Inacio de Loyola (saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus), la thématique architecturale est la même que celle de la maison mère.

La porte grillagée est ouverte, je pénètre dans un hall aseptisé. Le sol est astiqué, les murs immaculés. On se demande s’il faut prendre des chaussons pour ne pas salir le plancher. Je demande à parler au responsable. Quelques minutes plus tard, une femme brune, d’une trentaine d’années, se présente avec un timide sourire. Son accueil est chaleureux, sa simplicité touchante. Elle fait visiter les lieux sans aucun protocole.

« Cela fait sept ans que nous avons ouvert. Dans cette pièce sont rassemblés les dons qui viennent du monde entier et des cadeaux que Seu Joao a achetés pour offrir aux enfants à Noël. Nous sommes en train de préparer 4000 cadeaux et d’autres vont encore arriver. Les habits qui arrivent, nous les lavons – quand c’est nécessaire –, d’autres sont déjà propres ou neufs. Nous faisons l’enregistrement de toutes les familles qui ont besoin de dons. »

Les cadeaux sont des dons ou les bénéfices de la vente des produits de la Casa ?

« Non, ce sont de dons. Seu (marque de respect) Joao ne laisse jamais manquer de rien ici. Il y passe beaucoup de temps, sauf quand il est à la Casa. Il habite juste à côté. Bon, ce n’est pas sa maison officielle qui se trouve à Anapolis mais il passe beaucoup de temps à Abadiania. »

Nous montons à l’étage visiter les pièces où sont entreposés les dons. Rien n’est laissé au hasard. La logistique semble rigoureusement contrôlée, les jouets et les vêtements sont rangés avec soin. Nous entrons successivement dans une salle de réunion et une salle de repos. Pas de faste. Les maîtres mots semblent être propreté et sobriété. L’admiration de mon accompagnatrice pour Joao de Deus n’est pas feinte.

© Mehdi Cheriet

« Oui, ici tout est gratuit. Il y a des tableaux peints par des médiums. Une peinture de Seu Joao qui le représente à l’époque où il était tailleur. C’est une salle de réunion, de méditation. Les gens qui viennent peuvent regarder des vidéos ici. Voici une photo de la mère de Seu Joao. Il est très présent dans la Casa avec sa femme Dona Ana. »

© Mehdi Cheriet

La soupe est servie trois fois par semaine, le mardi, mercredi et jeudi. Et le nombre de bénéficiaires est assez important pour une ville de cette taille.

« Il y a environ cinq cents personnes par jour. La Casa ouvre à 7 heures du matin. Nous servons le petit déjeuner tous les jours – du lundi au vendredi. Les autres jours, il y a aussi la soupe. On fait la soupe et un plat également, car on a eu un don de riz. On prend la viande avec laquelle on fait de la soupe pour préparer un repas avec du riz, des haricots et de la viande. »

 

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

Avant de sortir, nous passons par les cuisines et nous arrêtons devant une machine à fabriquer des esquimaux destinés aux enfants démunis. Les employés m’offriront une glace faite maison et une belle hospitalité. Je quitte la maison de la soupe avec le sentiment que la quête de guérison et de spiritualité profite également aux plus pauvres.

Retour à la Casa Dom Inacio. Dans la rue qui mène au complexe, la profusion de restaurants, de cybercafés, de magasins de souvenirs et d’agences touristiques nous fait oublier que nous nous trouvons dans une région rurale du Brésil.

La plupart des commerces appartiennent à des personnes qui participent au travail de la Casa. Il n’est pas rare de voir derrière le comptoir un visage que l’on a croisé dans une salle de méditation.

Le ballet incessant des visiteurs étrangers ne provoque même plus la curiosité des gamins du cru. Ils font désormais partie du paysage.

© Mehdi Cheriet

Tous viennent soulager une grande souffrance morale ou physique, certains repartent sans résultat. D’autres disent trouver leur voie spirituelle. Ceux qui disent avoir guéri de maladies incurables ne manquent pas de revenir. Les plus convaincus s’installent et se consacrent entièrement à la cause de Joao de Deus.

Même si les autorités locales contrôlent rigoureusement les prix pratiqués par les commerces, quelques habitants profitent de cet exceptionnel essor pour réaliser des bénéfices.

Au bout de la rue se dresse un arbre au milieu d’un enclos avec un panneau sur lequel est inscrit For Sale (à vendre). Le propriétaire du terrain a sans doute compris que la fortune ne dure qu’un temps.

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

 

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-Mehdi Cheriet-

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4 réflexions sur “Les pèlerins d’Abadiania (Journal Liberté)

  1. Excellent récit 🙂 Je compte y aller dans un mois. Ce que j’aurais aimé lire c’est votre avis, ressenti en repartant d’Abadiania, transformé? 🙂

    1. Merci Hager M’tir. Je n’ai pas été transformé, mais je suis revenu d’Abadania avec moins de certitudes. Ou plutôt avec une certitude, la foi guérit de bien des maux. J’attends votre conclusion ou vos remarques sur cette expérience. Bon séjour à vous.

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